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Ilan Pappé, chercheur israélien : «L’instrumentalisation de l’antisémitisme apparaît comme un problème»

Ilan Pappé, chercheur israélien : «L’instrumentalisation de l’antisémitisme apparaît comme un problème»

L’historien israélien Ilan Pappé a vu son livre Le Nettoyage ethnique de la Palestine réédité en France après que l’éditeur français Fayard l’a retiré des rayons. Pappé explique à RFI que cela s’inscrit dans un climat politique plus large qui limite la liberté d’expression, tant en Europe qu’en Israël.

RFI : Votre livre sur le nettoyage ethnique en Palestine a été réédité en français par la Fabrique après que son éditeur d’origine, Fayard, a annulé une réimpression et l’a retiré des librairies. Quelle a été votre réaction ?

Ilan Pappé : J’ai été surpris d’apprendre que Fayard avait décidé d’arrêter la réimpression et la distribution du livre au moment où il redevenait populaire. Ils ont utilisé des prétextes techniques… Cela est lié au changement de propriétaire chez Fayard. À mon avis, il s’agissait d’une violation flagrante de la liberté d’expression. Mais cela va au-delà de mon cas, cela a à voir avec l’époque dans laquelle nous vivons où les idéologies et les positions politiques restreignent notre liberté d’expression – surtout lorsqu’il s’agit de la Palestine.

Le thème de l’antisémitisme figure en bonne place sur l’agenda politique de droite comme de gauche en France. Comment voyez-vous cela ?

Je suis les débats en France, et l’instrumentalisation de l’antisémitisme apparaît comme un problème. C’est un débat superficiel. Tout cela est utilisé comme un outil politique. Par la gauche pour dissuader les gens de voter pour la droite, par la droite pour chercher un soutien islamophobe des électeurs. L’antisémitisme devient un « ballon de football » politique. C’est une diversion par rapport au traitement du vrai problème. En se concentrant sur l’antisémitisme, on évite de se demander : qu’est-ce que l’Europe aujourd’hui ? Pouvons-nous accepter positivement le type d’Europe que nous avons nous-mêmes créé parce que nous étions colonialistes ? C’est le genre de situation à laquelle on aurait pu espérer que la société française se confronte, mais ce n’est pas le cas.

Qu’est-ce qui vous a poussé à entamer des recherches sur le sort des Palestiniens après ce qu’ils appellent la « Nakba », le déplacement massif dû à la guerre israélo-arabe de 1948 ?

Lorsque j’ai choisi un sujet de doctorat, il m’est apparu clairement que 1948 était une année déterminante dans l’histoire de mon pays. J’ai commencé à rédiger un doctorat lorsque Israël, la Grande-Bretagne, la France, les Nations unies et les États-Unis ont déclassifié des documents de 1948 pour la première fois après 30 ans. En tant qu’historiens, nous allions être exposés pour la première fois à des documents que personne n’avait vus auparavant. Et j’étais très curieux de voir ce que les archives montreraient par rapport à ce que je connaissais déjà de mes études, de mes professeurs d’université, de ma famille, etc. Je n’avais aucune idée de ce dans quoi je m’embarquais.

Y a-t-il eu un moment où vous avez réalisé que vous aviez trouvé quelque chose de nouveau ?

Je me souviens avoir très tôt consulté des documents en Grande-Bretagne, et notamment les documents des archives militaires israéliennes. J’ai vu des choses qui contrastaient totalement avec ce que je savais de 1948. J’ai vu les premiers commandements distribués aux unités pré-étatiques de l’armée israélienne, les premiers ordres envoyés par un haut commandement aux unités. Et ils ont été très clairs : « Occuper le village, tuer les hommes, expulser les gens ». Et puis cela s’est répété encore et encore. Et j’ai réalisé que c’était bien plus qu’une simple discussion sur les faits de ce qui s’était passé, mais que cela sapait ma vieille foi dans le projet du sionisme dans son ensemble.

Vous soutenez le « droit au retour » du peuple palestinien, inscrit dans les résolutions de l’ONU, mais vous rejetez en même temps la « solution à deux États » qui sous-tend également la position de l’ONU. Pourquoi ?

Ce n’est plus une solution pratique. Il suffit de passer dix minutes en Cisjordanie pour comprendre qu’il n’y a pas de place pour un État palestinien là-bas : il y a près de 800 000 colons juifs répartis un peu partout et certaines colonies sont déjà des villes. Il est impossible qu’un gouvernement israélien ose expulser ces colons. La Palestine est un très petit pays. Le diviser est une idée colonialiste, diviser pour régner. Cela n’a rien à voir avec la paix. Et donc, sans surprise, soit cela est imposé aux Palestiniens, soit les Palestiniens le rejettent généralement. Cela ne sert à rien de continuer à exiger une solution qui va à l’encontre des besoins fondamentaux des peuples autochtones.

En décembre, l’Afrique du Sud a assigné Israël devant la Cour internationale de Justice (CIJ) pour des actes de « génocide » à Gaza. Que pensez-vous de cette évolution ?

Je ne m’attendais pas à ce qu’un pays du Nord le fasse. Ils n’oseraient jamais faire cela. Je pense que c’est l’héritage de Nelson Mandela qui a déclaré que l’Afrique du Sud ne serait pas libre tant que la Palestine ne le serait pas. À long terme, il s’agit d’une évolution très significative, à la fois cela et les décisions de la CPI, la Cour pénale internationale, émettant des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu [des mandats requis, et non émis, au moment de cet entretien, NDLR].

La CIJ a déclaré que les élites politiques des pays du Nord refusent toujours de faire ce que de nombreuses personnes dans leur propre société souhaitent probablement qu’elles fassent : s’ingérer fortement à Gaza et en Palestine en général. Non pas en tant que médiateur entre les deux parties, comme le font les Américains et l’UE, mais comme l’ont fait les pays du Nord, à l’époque, dans le cas de l’Afrique du Sud de l’apartheid, par le biais de sanctions et de pressions. La CIJ envoyait un message. C’est symbolique. Ils savent qu’ils n’ont pas le pouvoir. Mais le message aujourd’hui est que la Cour est d’accord avec les sections de la société civile qui considèrent Israël comme un État d’apartheid, qui doit être traité comme un État voyou et paria.

Par Mélissa Chemam et Jan van der Made
RFI

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